Hubert Voiry signe un plaidoyer pour les champignons

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Les Trompettes chanterelles participent aussi au modelage de nos forêts. ©GEASTER

Dans le bois en décomposition, sous la terre, sous forme de croûte ou se dressant majestueusement dans nos forêts, les champignons sont toujours présents. Hubert Voiry, responsable, formateur et fondateur du réseau Mycologie à l’Office national des forêts, aujourd’hui à la retraite, partage avec nous sa passion pour l’interaction entre les champignons et la forêt. Dans son nouveau livre Pas de forêt sans champignons (Actes Sud), il nous dévoile un peu plus ces échanges indispensables dans un ouvrage pédagogique, captivant et accessible.

On dit souvent qu’il n’y a pas de champignon sans forêt, mais l’inverse est aussi vrai : « Pas de forêt sans champignons ». À qui s’adresse votre livre ?

Ma volonté première était de toucher un public au-delà des mycologues : faire prendre conscience à un plus large public de l’importance des champignons dans nos écosystèmes. C’est aussi un plaidoyer pour prendre davantage en compte le champignon, à tous les niveaux, au quotidien et aussi chez les professionnels de la nature ou encore dans la recherche.

Mais c’est un drôle d’exercice que d’écrire un livre. L’éditeur Actes Sud m’a aidé à mieux structurer mon texte, à faire en sorte qu’il puisse s’adresser à un public élargi, tout en apportant des éléments à des personnes ayant déjà de bonnes connaissances.

Quels sont les thèmes qui y sont abordés ?

On commence tout d’abord avec la définition de ce que sont les champignons, du point de vue de leurs fonctions, les parasites, les saprophytes et les mycorhiziens, sans oublier la complexité car, chez les champignons, rien n’est jamais tranché. J’explique également les grands genres, les plus classiques, avec des illustrations photographiques dans le milieu. On trouve donc des Bolets, des Chanterelles, des Amanites, etc. J’aborde également la mycosylviculture, la trufficulture, les services éco-systémiques et d’autres thèmes connexes.

Pas de forêt sans champignons, d’Hubert Voiry, aux éditions Actes Sud. ©ActesSud

La photo du champignon dans son milieu est importante pour vous ?

Oui bien sûr, elle accompagne la pédagogie du propos. Il y a plus de 70 photos dans le livre. Ce sont pour la plupart des photos que j’ai moi-même prises pour présenter les champignons dans leur biotope. On trouve aussi des photos de mycorhizes, des polypores bien sûr, mais aussi les pourritures cubiques et blanches que l’on peut observer en forêt.  

Ce n’est pas courant, les photos de mycorhizes…

C’était vraiment dans un but pédagogique et ça accompagne le propos. Il me semblait important de le montrer, que le lecteur voie pour mieux comprendre. C’est un sujet fondamental et étonnant. Par exemple, on dit toujours que le mycélium est sous la terre mais les mycorhizes se font aussi dans le bois mort pour aller chercher du carbone et surtout de l’azote. Les Tomentelles iraient notamment chercher de l’azote dans la chitine des animaux morts. Il y a d’ailleurs une compétition entre les mycorhiziens et les saprophytes.

Scleroderma citrinum et ses ectomycorhizes. ©Hubert Voiry

Et la forêt ?

J’aborde les différents types de forêts, comme les forêts primaires par exemple, les coupes, la façon de décrire la forêt, pour que le lecteur puisse s’y retrouver dans toutes ces notions.

On entend beaucoup par ailleurs qu’il faut des forêts pour lutter contre le réchauffement climatique, mais comme le titre l’indique, pas de forêts sans champignons, puisqu’ils jouent un rôle important dans le stockage du carbone avec notamment la végétation ectomycorhizienne.

J’évoque aussi dans le livre la problématique du choix des essences, des systèmes d’exploitation des forêts et de leurs conséquences sur les champignons. Je m’interroge par exemple sur les plantations de sapins de Douglas qui appauvrissent les sols chez nous. Si cela présente certes un intérêt pour l’exploitation, car c’est un bon bois, il ne s’associe pas aux champignons locaux. Aux États-Unis, d’où ils viennent, on trouve de nombreuses espèces de champignons. Ce n’est pas le cas en France, où il est défavorable au sol. Les amateurs de champignons ont constaté depuis longtemps qu’il n’y a pas de cèpes sous les Douglas, et même au-delà des comestibles, les espèces sont particulièrement limitées. Donc ce sont des bois pour l’exploitation mais qui ne sont pas fait pour nos sols en plantation pure.

Il existe un enjeu économique qui n’a pas forcément intégré les enjeux environnementaux qui passent par les champignons et le sol. C’est pour cette raison qu’on ne peut pas planter des arbres partout. Il faut d’abord s’assurer que les arbres sont plantés dans des milieux qui leurs correspondent, permettant d’assurer un bon développement des champignons pour un bon développement des arbres.

Forêt de Sapins et Buis sur sol calcaire (Vercors). ©GEASTER

Hubert Voiry, quel est votre parcours ?

Aujourd’hui retraité de l’Office national des forêts (ONF), j’y ai fait toute ma carrière, de 1980 jusqu’à 2017. J’ai été responsable de subdivision puis ingénieur spécialisé. À partir de 1995, j’ai été formateur au centre de formation de l’ONF avant de retourner, cinq ans plus tard, sur des postes de gestion puis responsable de bureau d’études.

Et les champignons dans tout ça ?

Concernant les champignons, je m’y intéresse depuis un certain temps. C’est la dernière année de ma formation d’ingénieur, en 1980, qui m’a amené à faire un stage à l’INRA à Nancy. C’est d’ailleurs à cette époque que les chercheurs ont commencé à lancer des programmes de recherche sur la mycorhization, à s’intéresser aux interactions avec les champignons, avec notamment Jean Garbaye et François Le Tacon.

En rentrant à l’ONF, je n’ai pas vraiment eu le temps de m’y consacrer. Je me suis alors rapproché du centre de formation de l’ONF à Nancy qui propose des sessions autour des champignons. Petit à petit, je me suis mis à la formation jusqu’à devenir moi-même formateur. Et depuis plus de 20 ans, j’y anime une formation. On propose une formation générale pour les agents de l’ONF, toujours en partenariat avec des chercheurs de l’INRA de Nancy. 

Tomentella sublilacina sur bois mort de Hêtre mélanisé. ©Hubert Voiry

Quel est l’objectif de cette formation ?

C’est avant tout apporter une culture générale et une sensibilisation des agents forestiers à la mycologie, car c’est un sujet assez peu développé dans leur formation initiale. On s’est vite rendu compte qu’il y avait une vraie demande en interne. L’objectif est donc de leur permettre de dialoguer avec le public et leur faire part des avancées de la recherche dans ce domaine.

L’esprit de cette formation me sert d’ailleurs de fil conducteur dans le livre. Partir d’une approche vulgarisée, accessible, de ce que l’on propose dans ces formations. Mon idée a toujours été de sensibiliser, de donner des bases et des outils, d’ouvrir des portes.

Je continue d’ailleurs à dispenser une formation sur trois jours, davantage vers le ministère de l’Agriculture, avec le personnel qui a un profil similaire, et qui est amené à travailler dans des directions départementales ou à l’inventaire forestier national.

Vous êtes également à l’origine du réseau Mycologie à l’ONF

Au début des années 2000, l’ONF a considéré qu’il était nécessaire de mieux prendre en compte la biodiversité dans l’activité de gestion et valoriser les compétences internes. Il s’agissait donc de mettre en place des réseaux internes de compétences, qui puissent être à la fois une ressource interne, mais aussi permettre à l’office d’avoir des interlocuteurs spécialistes qui puissent dialoguer avec l’extérieur, les associations, les universités, etc.

Cela s’est traduit par la création de réseaux internes thématiques avec l’ornithologie, les chauve-souris, la botanique, l’approche habitat-flore, une notion qui s’est développée avec Natura 2000, les grands amphibiens et les milieux humides, etc. Les champignons n’étaient pas la priorité (rires), j’ai donc naturellement participé à faire entendre l’importance de la création du réseau Mycologie. J’ai pu m’appuyer sur le tissu associatif à la fois développé et bien structuré dans la mycologie. Il y a une compétence associative vraiment remarquable même si on peut s’inquiéter de son vieillissement.

Concrètement, on s’est plus investi pour faire des inventaires dans les réserves biologiques de l’ONF. À ce titre, les réserves dites intégrales présentent l’intérêt de laisser le bois mort, ce qui est particulièrement intéressant pour les sujets qui nous animent. On a ainsi contribué à mettre au point un protocole de relevé mycologique en forêt. J’ai également eu l’occasion de participer à des inventaires en Guadeloupe avec Régis Courtecuisse et sur l’île de la Réunion.

En toute logique, le réseau Mycologie s’intéresse plus aux champignons de bois comme les Polypores, les Corticiés – les croûtes dans le jargon, sans exclure les autres, bien sûr. Mon successeur, Gérald Gruhn, est d’ailleurs devenu un référent au niveau des Corticiés. Notre intérêt se porte plus sur les décomposeurs, les saprotrophes, et même certains mycorhiziens sur bois mort.

Je continue également à participer à des inventaires annuels.

Hubert Voiry au Japon, avec une morille. ©DR

C’est donc une retraite active !

Oui, tout à fait ! Et ce d’autant plus que je suis attaché honoraire au Muséum national d’histoire naturelle, à l’équipe de Marc-André Selosse, qui a d’ailleurs préfacé le livre. Dans ce cadre, je réalise des inventaires à la Réunion avec Florent Martos qui a soutenu une thèse sur les mycorhizes d’orchidées. Nous travaillons sur les orchidées épiphytes qui me fait rejoindre les Corticiés dans une approche non seulement taxonomique mais surtout fonctionnelle, et c’est ce dernier domaine qui m’a toujours passionné : le rôle du champignon dans son système.

C’est au final le fil conducteur de votre rapport aux champignons ?

C’est bien ça. On avait d’ailleurs lancé un gros programme d’inventaire à l’ONF pour comparer forêts exploitées et réserves avec des chercheurs en biodiversité (programme GNB – Gestion naturalité diversité), maintenant rattachés à l’INRAE. Tous les groupes taxonomiques avaient été étudiés. On constate des cortèges différents entre les milieux exploités et les réserves. Il en ressort après comparaison de tous les groupes taxonomiques qu’il y a des cortèges de champignons différents entre les deux espaces comparés. Cela révèle que des espèces rares s’expriment dans les réserves alors qu’on ne les a pas dans les espaces gérés. La disponibilité de bois morts semble être un facteur évident du développement de ces champignons. J’espère que mon livre suscitera des vocations parmi le jeune public afin que toute la connaissance accumulée par les mycologues soit transmise.