Régis Courtecuisse, l’éco-mycologue

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Il a publié à 38 ans la référence des guides mycologiques de terrain. Docteur en pharmacie, docteur en sciences, Régis Courtecuisse enseigne la mycologie à la faculté des sciences pharmaceutiques de l’Université de Lille. Tout en contribuant à remanier profondément la classification des champignons, il érige en combat une idée qu’il porte depuis trente ans : faire de la mycologie environnementale une véritable discipline de recherche afin d’introduire la prise en compte des champignons dans la Biologie de la Conservation

L’élève de Marcel Bon a dépassé le maître en décrivant, dès 1994, plus de 1700 espèces, soigneusement classées en sections et sous-sections, dans son fameux Guide des Champignons de France et d’Europe (avec Bernard Duhem, Delachaux & Niestlé). Un ouvrage d’autant plus novateur qu’il précise aussi leur statut de conservation dans chacun des pays européens. Deux autres éditions ont vu le jour, la dernière en 2013. « Ça commence déjà à dater, la mycologie évolue sans cesse et j’ai de la concurrence », sourit-il. Au-delà de cette pierre d’angle éditoriale, Régis Courtecuisse multiplie les travaux de recherche et de coordination, sur fond d’actions de sensibilisation à la préservation du vivant. « Je m’intéresse au sort de la biodiversité en général », confie-t-il, en nommant en latin une libellule bleue posée sur un roseau durant notre échange. 

Celui qui fut un temps président de la commission Champignons au sein de l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) avait peut-être visé trop haut en imaginant une liste rouge des champignons menacés à l’échelle européenne. « Trop de divergences entre le nord et le sud de l’Europe », évoque-t-il. En recentrant ses efforts sur un document national, Régis Courtecuisse, alors président de la Société mycologique de France, a dû affronter d’autres antagonismes. Il n’a pas baissé les bras : « La liste rouge est nécessaire pour une meilleure prise en compte de la connaissance mycologique dans les décisions d’aménagement ».

Une liste rouge nationale en 2022 ?

Entretemps, l’idée sous-jacente d’un inventaire national des champignons a été confortée par la réalisation d’une grande base de données mycologiques, développée par AdoniF. L’Association pour le Développement d’Outils Naturalistes et Informatiques pour la Fonge a passé une convention avec des associations régionales pour centraliser les données. Dans les Hauts-de-France, une première liste rouge des champignons menacés devrait enfin voir le jour d’ici fin 2021, publiée par la Société mycologique du Nord de la France, présidée par Régis Courtecuisse. « Au niveau national, cela devrait suivre assez vite, en 2022. Nous avons franchi la barre du million de données dans la Base nationale. Il reste encore à améliorer l’interopérabilité entre les bases de données des différentes structures. »

La première liste rouge des Champignons naîtra quelques décennies après celles des Oiseaux ou des Fleurs. Ces atermoiements, Régis Courtecuisse les explique volontiers par « une sensibilité environnementaliste moins aiguisée dans la mycologie que dans d’autres disciplines naturalistes ». Et par une certaine difficulté taxonomique aussi, qui décourage souvent. « Nommer un champignon avec certitude est bien plus compliqué que de réussir à identifier une fleur. La biologie moléculaire est en train d’améliorer la situation mais elle reste peu accessible. Et ne simplifie pas forcément la tâche des mycologues sur le terrain. »

L’un des deux ou trois guides consacrés aux champignons à garder dans son sac à dos.

Un outil de sensibilisation à la dégradation des milieux

S’adressant in fine aux gestionnaires, le document doit rendre la connaissance digeste et pratique. Et donc notamment cerner des espèces « connues, visibles et déterminables », et dont on connaît précisément le spectre écologique. Il y a visiblement urgence. Aujourd’hui, les champignons liés à des milieux menacés disparaissent : ceux inféodés aux prairies naturelles (tels que les Hygrocybes et les Cuphophyllus), ceux des zones humides, et tous les cortèges d’espèces liées aux vieilles forêts. « Nous avons tendance à confondre les plantations d’arbres et les forêts, met-il en garde. Il y a une confusion dans l’esprit de beaucoup : la verdure n’est pas la naturalité ! Sans compter cette vision mercantile de la forêt, qui accélère aujourd’hui le rythme des coupes et détruit les interactions entre les êtres vivants. »

Armé d’un petit réseau de spécialistes, Régis Courtecuisse se consacre parallèlement à la mise en place d’un référentiel. « Un concept important, à l’interface de la nomenclature et de la taxonomie, qui permet d’harmoniser les noms. » L’enjeu est d’aboutir à une vision cohérente des espèces décrites depuis deux siècles. Savoir à quelle espèce se rattache tel ou tel nom utilisé par un auteur : l’effort est énorme tant les publications se sont multipliées depuis deux siècles…

Pour une expertise en mycologie environnementale

Toute cette énergie quasi militante, le professeur de la faculté des sciences pharmaceutiques de Lille l’injecte aussi dans le microcosme académique. Depuis le début de l’année 2020, il a intégré une nouvelle équipe de recherche dédiée à la bio-indication. Proche du terrain, celle-ci veut, entre autres, mettre en évidence l’intérêt des champignons pour suivre la qualité des milieux.  Le temps presse un peu, les envies se bousculent : « Avant de prendre ma retraite, je veux recentrer nos activités dans les thématiques de recherche universitaire, en m’efforçant de motiver les plus jeunes. Nous avons besoin de développer une expertise en mycologie environnementale, qui engloberait bio-surveillance, bio-indication et gestion de l’environnement. » 

Tropicalement vôtre

Régis Courtecuisse mène aussi depuis la fin des années 1980 des recherches sur la mycologie tropicale. Après une première mission en Guyane, il s’est notamment penché sur les forêts sèches des Antilles. Où de véritables explosions de champignons peuvent survenir selon les conditions : « La diversité du vivant nous rend modestes. Il y a encore énormément de choses à découvrir dans ces niches écologiques foisonnantes, qui nous laissent à chaque fois pantois ! », s’enthousiasme-t-il. La mycologie tropicale a aussi ceci d’extraordinaire qu’elle remet en question des connaissances patiemment acquises : « Des espèces proposent des combinaisons étonnantes de caractères, inédites en Europe. » Tel ce nouveau Crinipellis (C. nigrolamellata), publié en 2020, de la famille des Marasmiacées, proposant des lames noires, alors que ce genre se distingue sous nos latitudes par des lames blanches… C’est sur ce matériel antillais, déboussolant et fascinant, que Régis Courtecuisse publie régulièrement, en collaboration avec d’autres auteurs.

Illustration extraite des carnets de Régis Courtecuisse : « Lepiota spiculata est une espèce rare, trouvée à plusieurs reprises en Martinique d’où elle a été décrite initialement. Elle est présente également en République dominicaine, où on vient de démontrer qu’elle était toxique et susceptible d’entraîner un syndrome phalloïdien. »