Carte blanche à… Xavier Carteret

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Il aurait pu se diriger vers l’enseignement universitaire, mais Xavier Carteret, Docteur en histoire et philosophie des Sciences de la nature (EHESS), a préféré l’aventure des activités indépendantes, essentiellement liées à la Nature. L’illustration naturaliste, couplée avec l’étude des champignons (spécialement les Cortinaires), reste son domaine de prédilection. Ses dessins, époustouflants de réalisme, saisissent les choses naturelles dans toute leurs fascinantes nuances et leur âpreté.

Après avoir achevé sa participation graphique et scientifique à l’Atlas des Cortinaires, Xavier Carteret s’est mis à étudier, à ses heures perdues, d’autres « bestioles ». Notamment les Bryophytes (les mousses) et certains groupes d’insectes comme les Syrphes et les Tabanides, ces derniers ayant fait l’objet d’illustrations publiées. Sa technique, héritée de son « maître » Pierre Moënne-Loccoz, repose presque uniquement sur le crayon de couleur. « Il s’agit, à mes yeux et avec un peu de recul, d’un procédé magique. Avec les crayons de couleur, il est possible de produire quasiment tous les effets« , assure-t-il. Quitte à laisser en jachère les autres techniques : « Je ne maîtrise ni l’acrylique, ni la peinture à l’huile, ni l’aquarelle… Et je commence sérieusement à en être complexé ! « 

Cortinarius multivagus (planche publiée dans l’Atlas des Cortinaires, Pars XXI, 2013) (illustration : Xavier Carteret)

« Pour ce colossal Atlas des Cortinaires en 24 tomes, j’ai réalisé environ un millier de planches, dont celle-ci. Si je me souviens bien, cette planche avait particulièrement plu à notre ami et collègue généticien Jean-Michel Bellanger. On se souvient parfois davantage de nos créations par les éloges qu’on nous adresse que par notre propre jugement. C’est humain… »

Cortinarius eucaeruleus (planche publiée dans Fungi non Delineati, Pars LXII, 2012) (illustration : Xavier Carteret)

« Je regrette d’avoir eu si peu l’occasion de dessiner les « gros », les « beaux » Cortinaires. Quand j’ai intégré l’équipe de l’Atlas, le tome consacré à ces merveilles très colorées aux pieds marginés que sont les Cortinaires du groupe « calochroi » était paru, superbement illustrés par Pierre Moënne-Loccoz. Je me suis vaguement rattrapé ailleurs et, comme ici, bien amusé à rendre l’aspect « dents de scie » des lamelles de ce cortinaire céruléen. »

illustration du Bolet Satan
Rubroboletus satanas et Rubroboletus legaliae (planche publiée dans Les Tueurs, éditions Klincksieck)
(illustration : Xavier Carteret)

« La collection De Natura Rerum, que je dirige avec Patrick Reumaux, s’est ouverte par un grand livre sur les champignons toxiques, plus destiné aux bibliophiles qu’aux mycologues (qui connaissent tous les champignons dangereux, au fond pas très nombreux). Mes crayons étaient à la fête pour illustrer le célèbre Bolet satan et une espèce proche, le Bolet de (Madame) Le Gal. J’ai ressenti, en les « peignant », ce sentiment d’attirance/répulsion si bien exprimé par mon ami Patrick. Ces gros bolets, écrit-il, « éclaboussent les lisières d’une beauté qui n’est pas loin d’inspirer quelque chose comme de l’horreur »… »

L’Agaric jaunissant et l’Agaric des bois (planche publiée dans Les Tueurs, éditions Klincksieck)
(illustration : Xavier Carteret)

« Le rendu « blanc sur blanc » est parfois le cauchemar des illustrateurs. Grâce aux conseils avisés de Pierre Moënne-Loccoz, j’ai appris à me débrouiller, c’est-à-dire comment faire ressortir des champignons d’un fond duquel ils n’ont a priori aucune raison de sortir. Sans ces petits « trucs » enseignés, cette planche se réduirait, pour ainsi dire, à quelques taches jaunes. Les taches du danger. »


La Cudonie en cercles, l’Ergot de seigle et la Pézize en couronne (planches publiées dans Les Tueurs, éditions Klincksieck)
(illustration : Xavier Carteret)

« Les Cudonies, petits champignons jaunes élastiques, sont mignonnes… Mais mortelles. Je crois que ce champignon insignifiant n’a jamais tué personne. Au contraire de l’Ergot de seigle : sa représentation reste associée, dans mon esprit, à l’image de l’atrocité pure. Le Docteur Henry Chaumartin écrit en effet, à propos des symptômes dus à l’ingestion de ce champignon bizarre, évoquant un brin de gousse de vanille : « Le mal débute par une tache noire qui s’étend, brûle insupportablement, pourrit les chairs et les muscles, et finalement tronque les os. Les membres noirs, comme calcinés, se détachent du tronc : d’horribles douleurs crucifient les victimes… » (Brève et curieuse chronique du mal des ardents, 1961) »

planche du livre des morilles de Xavier Carteret
Les morilles (planche publiée dans Morilles de France et d’Europe, de Philippe Clowez et Pierre-Arthur Moreau, Cap Régions Éditions)
(Illustration : Xavier Carteret)

« J’éprouve, comme beaucoup (dont Danton, paraît-il), cette irrépressible et mystérieuse attirance pour les Morilles. La réalisation de cette planche fut à la fois un plaisir et un défi : je ne me doutais pas des pièges techniques tendus par les alvéoles ! Je n’ose dire le nombre d’heures passées sur cette planche regroupant les morilles dites « blondes » (mais il y a, parmi elles, des « fausses blondes »). Mais j’ose dire que ces heures, peut-être, en valaient la peine. »

illustration de taons par Xavier Carteret
Quelques taons (planche publiée dans Les Mouches à sang, éditions Klincksieck) (Illustration : Xavier Carteret)

« Enfin sorti des champignons ! Mais pas des poisons… Qui n’a vu, durant l’été, ces gros Taons (ils mesurent environ 2,5 cm) au dard fiché dans le cuir d’une vache ou dans le derme d’un cheval ? Qui, même, ne s’est fait picoter par les petits tabanides amoureux des temps lourds et humides, les Haematopota ? Pourquoi Dieu a-t-il créé les taons ? Tout le monde sèche. Je n’ai qu’une réponse : parce qu’ils sont, à dessiner, d’une finesse et pour tout dire d’une beauté absolument hors du commun. »

Roquefort et bleu des Causses (planche extraite de l’ouvrage en forme de boîte, 45 fromages de France d’Appellation d’Origine Protégée, NbE éditions) (Illustration : Xavier Carteret)

« J’ai réalisé une quarantaine d’illustrations hyperréalistes de fromages. Je dois, à cet égard, être l’un des rares hommes au monde à avoir figuré des fromages, et de manière quasi scientifique… Et au moment de choisir la planche pour Champignon Magazine, la première carte que je tire est celle du roquefort, accompagné du moins célèbre (mais tout aussi bon) bleu des Causses. Comme quoi, peut-être, quoi que je fasse, je reviens et reviendrai toujours aux champignons ! Ici, en l’espèce, des moisissures bleu-vert qui représentent, du moins pour moi, l’ultime difficulté technique. Je crois  m’y être repris quatre ou cinq fois pour obtenir un résultat satisfaisant. Dans l’illustration, « blanc sur blanc », alvéoles de morilles et trous moisis des fromages « bleus », même combat au sommet, en haut duquel l’on n’a guère envie de s’éterniser…  »

En dehors de l’illustration, Xavier Carteret termine actuellement la traduction de Micrographia de Robert Hooke (1665), l’ouvrage fondateur de l’étude microscopique des « rerum natura ». Avec Patrick Reumaux, il dirige aux éditions Klincksieck une collection d’ouvrages mêlant la littérature et la poésie à la science, consacrés à la Nature.